Le flux traditionnel, le fluxnumérique et le flux hybride : avantages et inconvénients
Quelle que soit leur activité et la taille de cette dernière, tous les professionnels des arts graphiques ont en commun de rechercher un flux de production qui présente un certain nombre de qualités immuables, voire indispensables. Ce flux doit notamment être ouvert et évolutif, fiable et aussi simple que possible à mettre en œuvre, contrôlable et sécurisé, économique et rentable. Mais, changer pour changer, il est également indispensable d'investir dans un flux qui permette d'améliorer les délais de production.
Voilà qui est bon. Mais la démarche qui consiste à faire évoluer son flux de production se heurte également à une contradiction que tous nous connaissons bien : d'un côté, on cherche à améliorer l'existant – par exemple, en passant d'un flux analogique à un fluxnumérique -, à moderniser ses installations, à simplifier les tâches et les étapes de la production, en un mot : en faisant mieux ; de l'autre, on tend à vouloir conserver ce qui marche bien, ce qui a fait ses preuves, à l'image de cette bonne vieille flasheuse à qui on en a fait voir de toutes les couleurs – on ne peut mieux dire ! – et qui, malgré tout, n'a pas bronché en cinq ans de bons et loyaux services ! A la seule pensée de la débrancher, on frémit à l'idée de briser le fragile équilibre de fonctionnement qu'on a eu tant de mal à bâtir !
Mais, voilà, il faut faire franchir une étape à son entreprise et adopter un flux de production qui permette, tout en travaillant mieux et moins cher, d'adopter les technologies prometteuses du numérique. Et, c'est vrai : les entreprises graphiques ne pourront plus longtemps ignorer le numérique pour la bonne et simple raison que, à terme, la production de film graphique cessant, les fournisseurs ne proposeront rien d'autre !
Ah, l'heureux temps de la production en mode traditionnel ! On cohabitait avec rien de moins concret que du papier et du film. On pouvait lire son flux de production comme dans un livre. On identifiait à tout instant et avec une assez belle facilité l'état d'avancement des dossiers de fabrication puisque chacune de ces étapes était concrétisée par une sortie papier ou film. Les investissements ? On les cernait avec une grande facilité d'autant que l'on changeait au rythme d'un élément de la chaîne de production tous les ans voire tous les deux ou trois ans pour le prépresse, et bien davantage pour le matériel d'imprimerie. Des amortissements royaux.
Et puis, le flux de production traditionnel respectait, garantissait et cultivait le professionnalisme des opérateurs. De la saisie à la finition, on parlait de vrais métiers, de vrais savoir-faire. Rien ni personne ne remplaçait un chromiste expérimenté ou un vieux conducteur offset.
Reconnaissons tout de même certains inconvénients au métier tel qu'on le pratiquait encore couramment voici encore une dizaine d'années : les inévitables et parfois nombreux contrôles et corrections générés par la multiplicité des étapes de production, chaque étape donnant naissance à un sous-produit intermédiaire papier ou film ; l'organisation en ateliers qui se juxtaposaient et vivaient parfois leur vie propre sans se préoccuper des précédents ou des suivants ; le coût des salaires et des consommables.
C'est notre futur et, dans une certaine mesure, déjà notre présent. Mais le flux de production numérique est, avant tout, le résultat de l'irruption de l'informatique dans nos métiers. Les façons de voir et de faire ont véritablement commencé à changer au début des années 80 par l'apparition du scanner rotatif puis, quelques petites années plus tard, par la vulgarisation du Desktop publishing – et du Macintosh.
Dans sa forme la plus achevée, le flux de production numérique se caractérise par une dématérialisation optimale des données. La plupart des étapes traditionnelles de fabrication disparaissent, laissant la place à ce que Yves Stern appelait déjà voici quatre ou cinq ans et à juste raison, une sorte de tuyau de production. Il ne s'agit plus, en effet, d'éléments qui s'imbriquent les uns dans les autres mais d'un objet d'information, d'un contenu qui prend, au fur et à mesure de sa progression dans ce tuyau, des formes et des identités différentes souvent indécelables.
Cette démarche comporte beaucoup d'avantages. En fait, elle s'inscrit bien dans cette famille de rêves fous des hommes qui veulent toujours plus . Toujours plus vite, toujours plus court. Comment améliorer telle ou telle étape ? Les imprimeurs n'échappent pas à ces fantasmes de métier. Et ils sont servis : le flux de production tout numérique leur donne accès à l'impression numérique, mais aussi à l'imposition directe sur film (CtF), à la gravure directe des plaques, et, via le protocole CIP 3 (Computer Integrated PrintProcess), à l'impression et à la finition plus ou moins automatisées.
Les apparences sont néanmoins trompeuses et le fluxnumérique n'est pas toujours le long fleuve tranquille que l'on nous promet. Les relations avec le donneur d'ordre se compliquent d'autant. Ce dernier, de simple pourvoyeur d'originaux qu'il était auparavant, sort de son strict cadre de donneur d'ordre et devient davantage. Il s'est mis en tête puisqu'il crée sur écran, de s'aventurer plus loin dans la chaîne graphique puisqu'il en possède les outils matériels et logiciels. Nombre d'éditeurs et d'agences sont ainsi devenus aussi des PAOistes et des photograveurs.
Au mieux, ils y sont parvenus en s'adjoignant les compétences de professionnels. Au pire, ils s'imaginent eux-mêmes en professionnels et livrent des fichiers, Mac ou PC, mal construits, exagérément lourds et incomplets qu'ils estiment pourtant, quant à eux, parfaits. Le numérique banalise, à tort, l'impression.
La disparition dans le monde virtuel des différentes étapes de la fabrication créent aussi problème à toute une génération de professionnels qui sont nés et ont grandi dans un autre monde : celui, antérieur mais pas si éloigné que cela, de la production traditionnelle. Ce trouble est ressenti plus particulièrement autour de la disparition du film. Sans film, pas d'épreuve tramée fidèle. Cette question a longtemps occupé les esprits et sous-tendu l'accueil par les professionnels du flux de production numérique. Tant qu'aucun système d'épreuve numérique n'était parvenu à imiter et concurrencer la qualité de production du Cromalin analogique, les débats furent chauds et le doute subsista. A présent, ce n'est plus de mise. Les systèmes d'épreuvage numérique d'excellente qualité – y compris sur copieur – existent. De plus, ils peuvent présenter de meilleurs conditions économiques de fonctionnement.
Le fluxnumérique s'accompagne également de cycles d'investissements beaucoup plus fréquents. Avec lui, la question de l'obsolescence des matériels est passée au rang d'obsession. Certes, un scanner à plat a une durée d'amortissement beaucoup plus court qu'une presseoffset quatre couleurs : 5 à 7 ans voire davantage pour cette dernière contre 18 mois à peine pour le scanner. Au delà, vous dira-t-on, le conserver constituera un danger pour votre rentabilité. Cependant, tout est relatif. Un matériel vous conviendra tant qu'il sera capable de répondre aux objectifs que vous lui fixez dans des conditions économiques suffisantes à votre rentabilité. En d'autres termes, il sera inutile d'acquérir le modèle supérieur à productivité plus élevée si vous n'avez pas la charge de travail ni la clientèle correspondantes. Un outil un peu moins rapide mais amorti restera beaucoup plus rentable.
Enfin, le fluxnumérique est indiscutablement une perte de savoir-faire. C'est en cela que la technologie digitale est la première révolution depuis l'invention de Gutenberg : pour la première fois dans l'histoire de l'imprimerie, des non-imprimeurs peuvent imprimer. C'est dire combien les logiciels embarqués ont déjà intégré de savoir-faire. Un chromiste peut, à coup sûr, utiliser de manière professionnelle les grands scanners à plat disponibles aujourd'hui sur le marché. Il n'empêche : n'importe quel opérateur amateur sera capable d'obtenir de bons résultats commercialisables sur ces engins dont la manipulation peut être aussi simplifiée que celle d'un copieur couleur.
Cette perte de savoir-faire technologique, le professionnel des arts graphiques la compensera par une expérience irremplaçable, un sens du service et l'art de devancer les exigences des donneurs d'ordres dont il se fera une spécialité.
C'est aujourd'hui. C'est un état transitoire assez inconfortable pour la très grande majorité des professionnels des arts graphiques et où doivent cohabiter numérique et analogique par petits bouts, par étapes. Le flux semble incohérent à passer ainsi d'une technologie à une autre et il l'est effectivement. Chacun à sa manière, à son rythme et à son style vit ce no man's land technologique, en espérant aboutir enfin.
On en tire tout de même quelques avantages ; ce choix permet notamment d'étaler ses investissements à son rythme au lieu d'investir massivement dans un changement complet de technologie.
Autre avantage : le choix d'une entrée progressive dans le numérique est un bon moyen, outre celui de digérer les technologies nouvelles, de ne pas créer de bouleversements sociaux internes importants. Il est indiscutablement, dans une entreprise existante et avec un passé culturel important, plus respectueux des ressources humaines et des personnes en place.
Mais ce n'est généralement que partie remise. Initier une évolution vers le tout numérique, même à son rythme et à celui de ses capacités d'autofinancement, vous condamne à aller jusqu'au terme du raisonnement. Pourquoi ? Parce que améliorer une étape affaiblit les autres : c'est le goulot d'étranglement qu'il faudra bientôt résorber.
C'est l'effet boule de neige ou pull over : on tire un fil et le reste vient aussi. D'autant que l'épreuvage est une étape sensible dans un tel contexte de changements et qu'il concentre très rapidement les attentions. Enfin, je le disais plus haut, cette démarche hybride se traduit par une instabilité propre à tout état intermédiaire, instabilité qui a ses répercussions, bien entendu, dans le domaine de la production en priorité, mais instabilité dont tout le monde dans l'entreprise, finalement, s'en ressent, qu'il soit commercial ou administratif.