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Magazine du 28-05-2001            
Communication, PAO Prepresse, Multimedia, Imprimerie

Typo : un entretien avec Yves Perrousseaux


Typo : un entretien avec Yves Perrousseaux

Pour l'éditeur provençal et auteur des très appréciés "Manuel de typographie français élémentaire" et "Mise en page et impression", le Macintosh a aidé au renouveau de la création typographique. Sans le Mac, en effet, l'indispensable renouveau créateur auquel nous assistons n'aurait sans doute pas eu lieu.

Quelqu'un a dit un jour de ce maître incontestable de la typographie "c'est un souffle d'humanisme et de bien vivre. Ses mises en page sont celles de quelqu'un qui habite au soleil". Et, en effet, Yves Perrousseaux n'a pas une approche rigoriste des caractères typographiques et de la mise en page, loin s'en faut.

 

ouvrage-de-perrousseaux-mise-en-page-et-impression-notions-elementaires
 


Voici déjà plus de trente ans, il a quitté Paris pour venir vivre et travailler en Haute-Provence. Chef de fabrication de l'éditeur Robert Morel, il a ensuite créé sa propre entreprise, l'Atelier Perrousseaux. Il a enseigné la communication et la science du langage plusieurs années à la faculté des lettres d'Aix-Marseille mais c'est par ses ouvrages (admirables manuels pratiques de typographie et de mise en page qui ont acquis une grande renommée - ils sont préconisés par le CNDP et adoptés par bien des lycées professionnels) que j'ai fait sa connaissance. " J'ai conçu mes deux manuels de typographie et de mise ne page pour le plus grand nombre " a-t-il l'habitude de dire. Ils sont, en tout cas, salués par tous. Le Monde y a vu " deux ouvrages de salut public pour la culture française ". Depuis 1995, à ses activités d'auteur et de réalisateur de livres et de catalogues, Yves Perrousseaux a ajouté celle d'éditeur d'ouvrages technico-didactiques et culturels dont le sujet central est la typographie. Enfin, fidèle des Rencontres internationales de Lure depuis une trentaine d'années, il y fait le lien commun, et apparemment unique, entre les typographes de l'après-guerre et la jeune et talentueuse génération de créateurs typographiques contemporains.

 


   le-manuel-de-typographie-francaise-elementaire-pao-par-yves-perrousseaux  
 
 
Le Macintosh peut servir la typographie mieux que le plomb ! 

La réflexion que nourrit Yves Perrousseaux sur la création typographique et sur les outils modernes de PAO en surprendra plus d'un. " Pendant des années, combien de fois ai-je entendu les anciens gémir sur le fait qu'avec la PAO, la typographie était tombée entre les mains des Barbares" " écrit-il dans la préface de l'ouvrage d'Emmanuel Florio, Guide de la couleur & de l'image imprimée dont il est aussi l'éditeur. " Il est de fait que ces remarquables personnes, formées à l'époque du plomb, qui avaient souffert de la perte de la qualité typographique due à la photocomposition, [...] avaient de quoi justifier leurs arguments.
 
" Dans les premiers temps de la PAO ", confie-t-il encore dans ce même ouvrage, " il faut bien reconnaitre que, du premier Macintosh (1984) au début des années 90, les résultats obtenus ne pouvaient satisfaire les idéalistes et méritants pionniers... Depuis, les progrès de matériels, de logiciels et de création de polices de caractères typographiques numérisées ont été tels qu'aujourd'hui celui qui maitrise vraiment le métier est capable de réalisations plus accomplies que celles qui étaient limitées par les contraintes mécaniques du plomb... ". En d'autres termes : le Macintosh n'est pas l'ennemi de la belle lettre, bien au contraire !
 
 
GraphiLiNe - Yves, tu n'as donc rien à reprocher au Macintosh ?
 
Yves Perrousseaux - Non, bien au contraire. D'ailleurs, je viens de renouveler mon propre matériel. Je me suis offert un superbe Mac G4 450 MHz avec écran plat de 22 pouces.
 
 
Je me souviens que tu es depuis longtemps un fervent participant des Rencontres de Lure. Que deviennent-elles ?
 
Elles existent toujours. Les nouvelles technologies ont bien, un temps, détourné un peu notre attention de notre centre d'intérêt principal. C'était légitime : il fallait se poser des questions et tenter de répondre à un certain nombre de préoccupations qui vont de soi devant le numérique, Internet... Mais, on observe aujourd'hui un retour en force de la création typographique à Lure. Un retour des femmes aussi avec la nouvelle présidente, Evelyn Audureau, directrice de la création chez Nathan. Avec elle, nous comptons redonner plus de place à la réflexion typographique, tant sur les enseignements historiques que sur leurs adaptations et les créations typographiques spécifiques adaptées aux nouvelles technologies.
 
 
Précisément, ce que tu y observes te satisfait-il ?
 
Non, bien entendu. Le niveau atteint est très nettement insatisfaisant, frustrant même. Bien des opérateurs non professionnels ne sortent pas de l'Aria, de l'Helvetica et du Times et, du moins, des polices vendues avec leur ordinateur. Mais je suis confiant : nous allons vers une évolution culturelles typographique au fur et à mesure que les profanes seront de plus en plus sensisbilisés à ce sujet. Il y a plus de dix ans, les polices disponibles sur Mac présentaient des approches imparfaites par exemple. Aujourd'hui, on est parvenu à des résultats tout à fait convenables. Les nouveaux matériels y sont bien sûr pour quelque chose.
 
 
Nous avons les matériels, certes, mais les créateurs les avons-nous ?
 
Ils sont bien là. Depuis dix ans, de jeunes promotions de créateurs de caractères n'arrêtent pas de se succéder. Ce sont les Jean-François Porchez ou Olivier Nineuil que tu dois connaitre. Ils n'hésitent pas une seconde à introduire de nouvelles procédures dans le métier de façon à le faire avancer. Olivier Nineuil, par exemple, mêne des recherches particulières à partir de matériaux comme le riz, la farine, la terre ou la limaille de fer. Pourquoi pas ?
 
 
Quelle est la motivation profonde de cette jeune génération de créateurs typographes ?
 
Il faut distinguer deux approches. La première est comparable à un rejet des traditions qui imposent d'oeuvrer dans des règles pré-établies, les " règles de l'art ". Cette approche ne convenait pas à un certain nombre de ces jeunes créateurs qui étaient des nouveaux venus dans les arts graphiques et qui n'avaient, le plus souvent, aucune formation spécifique. Ils se sont jetés à l'eau. Beaucoup ont échoué mais il en est sorti quelques noms dont Jean-Jacques Tachdjian, par exemple.
 
 
T'arrive-t-il de faire appel à eux ?
 
Bien sûr. Il n'y a aucune raison pour que je ne le fasse pas. Peu importe l'inspiration ou la procédure de création du caractère du moment que ces recherches aboutissent à des créations originales qui trouvent une application réelle sur le terrain et qui servent le sujet d'un ouvrage. J'aide donc les jeunes créateurs comme Xavier Dupré ou Eric de Berranger, qui a créé le Maxime, autant qu'il m'est possible de le faire.
 
 
catalogue de la pao  
 
 
Tu avais mentionné une deuxième approche...
 
Oui. A côté de ces nouveaux venus, nous avons également vu apparaitre un autre groupe de créateurs issus, eux, du sérail, du milieu typo où ils excellaient. On y retrouve Zuzana Licko et Pierre Di Sciullo, par exemple
 
 
Quelle était leur démarche ?
 
Elle a pu prêter à rire au début mais, finalement, elle s'est révélée très sérieuse et très intéressante. Qu'ont-ils fait ? Ils ont réinventé une démarche en s'amusant à créer sur ordinateur, en basse définition, c'est-à-dire en faisant appel à un minimum de pixels. Pour voir ce que cela donnait. Bien entendu, cela n'a pas toujours abouti, comme dans toute recherche, mais, en fin de compte, ils ont réellement fait avancer la réflexion sur la typographie. Aujourd'hui, il est bon de noter que ce groupe de créateurs est revenu à plus de classicisme dans sa démarche. Mais il est certain qu'avec eux, notamment, la numérisation a beaucoup apporté à la typographie, sans rien lui retirer.
 
 
Qui sont, en définitive, ces créateurs typographiques contemporains ?
 
Ils sont français mais aussi américains, allemands, suisses, britanniques, hollandais. Ce sont autant d'approches et de sensibilités différentes et complémentaires.
 
 
Quelles sont les grandes tendances que l'on peut observer aujourd'hui dans ce domaine ?
 
Les Français et les Britanniques ont des concepts assez proches les uns des autres. Ils aiment les caractères à empattement. Les créateurs de culture germanique privilégient plutôt les linéales " humanistiques ". C'est-à-dire que la graisse du caractère varie, rappelant les caractères dessinés par un geste de la main, en opposition au dessin géométrique. Avant la guerre, l'Allemand Paul Reiner avait créé, en 1923, le Futura, qui est devenu un grand standard et qui était à graisse unique. Mais l'Anglais Eric Gill, lui aussi, s'était essayé aux linéales et avait sorti le Gill Sans en 1935. C'est un caractère à graisse variable. Après la guerre, deux linéales ont marqué leur époque : l'Helvetica de Max Miedeinger (1957) et l'Univers d'Adrian Frutiger (1958). Aujourd'hui, les créateurs reviennent aux linéales, avec les pleins et les déliés. La Parisine de Jean-François Porchez - il l'a créée pour la communication de la ville de Paris ou de la Ratp - en est un bon exemple. C'est un caractère de signalétique et non pas de lecture éditoriale.
 
 
Tu fais mention d'un vide de plusieurs décennies au niveau de la création typographique. Comment s'explique-t-il ?
 
Depuis le début de la typographie, les fonderies créaient toutes les polices dont le marché avait besoin. Mais à partir de la fin du XIXe siècle, sont apparues les composeuses Monotype - pour l'édition - et de Linotypes - pour le secteur de la presse. Ces machines apportaient, certes, un progrès car elles fondaient les caractères par lignes entières. Par contre, les polices utilisées étaient peu nombreuses, très courantes, vendues par les fabricants de ces mêmes machines. Elles se sont donc rapidement imposées.
 
Il restait aux fonderies traditionnelles le marché des polices dites " fantaisies ", c'est-à-dire destinées à la confection de titres, de certains textes courts, d'affiches... Créer une police, c'était long, cela revenait très cher aussi. Aussi ces fonderies ont-elles rapidement perdu pied à partir des années 20 principalement. Et un vide s'est alors installé.
 
L'expérience de Roger Excoffon, un des grands animateurs de Lure, est une des rares exceptions à la règle. Entre les deux guerres, il a épousé la fille d'un fondeur de Marseille, Olive, et, de ce fait, ce créateur de caractères a eu subitement à sa disposition tous les moyens pour faire aboutir ses créations. Il a ainsi créé la série des Chambord, Vendôme, Mistral, Choc, Diane. Néanmoins, comme je l'ai déjà dit, il reste l'exception. On peut aisément imaginer que, faute de telles opportunités, bien des talents ont dù se perdre...
 
De 1900 à 1970, il ne s'est donc pas passé grand chose sur le plan de la création typographique de lecture continue. La photocomposition a commencé à tout changer mais c'est principalement la numérisation informatique, avec la PAO, qui a permis la démocratisation de la création typographique. N'importe quelle personne un peu dégourdie peut réaliser ses propres créations de caractères et les vendre directement via Internet.
 
 
Comment crée-t-on un caractère ou une police de caractères aujourd'hui ?
 
Sur ordinateur, on part le plus communément d'un caractère que l'on a dessiné et que l'on affine ensuite grâce aux possibilités vectorielles de la machine. La procédure est plus rapide, plus rigoureuse, plus précise et bine moins cher que du temps du plomb.
 
 
Quelles sont, à ton avis, les polices les plus intéressantes ?
 
Pour moi, ce sont les polices éditoriales, dites "de lecture continue", sans doute parce que mes préoccupations concernent principalement le livre. Ces polices demandent une formation de lettre poussée et un réel savoir-faire - plus rien à voir avec toutes ces créations de fantaisies (bonnes ou mauvaises d'ailleurs) - leur raison d'être devant être d'une lisibilité discrète, ne pas être perçues par le lecteur, disparaitre derrière le contenu. Elles sont indispensables au confort de lecture, à la compréhension du texte. En fonction du caractère retenu, on donnera une "atmosphère" de lecture qui conviendra - ou pas ! - au thème concerné. Cela s'appelle le "gris typographique", mais c'est déjà un tout autre sujet.
 
 

Charley Sifaoui © www.Graphiline.com



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Vos réactions à l'article

Yves Perrousseaux
Par smm le 30-05-2001
Bravo pour ces livres. Mais il y a un effort urgent à faire du côté des écoles qui, sous prétexte d'apprendre à se servir d'ordinateurs apprennent n'importe quoi à nos enfants via des personnels non qualifiés. Le savoir de l'écriture française devrait commencer là.
 
 
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