D’Alger à Paris : plus de 60 ans de carrière dans l’imprimerie typo

Entrée dans le monde des arts graphiques en 1939, directrice de son entreprise, l’imprimerie Le Soleil, à Paris, depuis 1963, Madame Marie Moulin a pris sa retraite… à 91 ans.

Durant toutes ces années, l'offset n'est pas parvenu à pénétrer son atelier demeuré entièrement fidèle au procédé typographique.

Le 30 novembre dernier, se tournait pour Madame Marie Moulin une grande page de sa vie. Son imprimerie, l'imprimerie Le Soleil, située au cœur du Paris historique, besogneux et haut en couleurs du 2e arrondissement, fermait ses portes. Avec la fin de ce petit atelier appelé à être transformé en loft de 400 mètres carrés, disparaissait aussi l'un des tous derniers bastions typographiques de la capitale. Un peu de ce patrimoine que l'offset n'était pas parvenu à complètement remplacer.

Madame Marie Moulin pose pour la photo souvenir avec son personnel : Marc Rousseau, Alain Zimmermann, Lionel Petit et Jean-Pierre Glory.
Un atelier typo sans la traditionnelle platine Ofmi/Heidelberg n'est pas un atelier typo.

La typo ? Pour la qualité !

Lorsque Madame Moulin, qui est née dans les Hautes-Pyrénées voici 91 ans, a repris, avec son époux, cette petite entreprise de 9 personnes, en 1963, elle venait d'Alger. Elle quittait, certes, un peuple qui accédait bruyamment à son indépendance mais elle laissait aussi derrière elle l'imprimerie qu'elle dirigeait dans la capitale algérienne et au service de laquelle elle était entrée en 1939, en simple secrétaire. Enfin, c'est également à Alger que Marie Moulin s'était mariée et qu'elle y avait eu une fille.

En 1963, L'imprimerie Le Soleil n'avait pas dix ans d'existence. Elle venait de s'installer au 18 rue Saint-Sauveur, à deux pas de la rue Saint-Denis. Les spécialités de la maison – liasses, factures, plaquettes, cartes de visites, chemises, et autres travaux de ville, monochromes ou en 4 couleurs – faisaient appel entièrement à la typo. Près de 40 ans plus tard, au moment de cesser son activité, l'entreprise n'avait toujours pas augmenté ses effectifs. L'atelier n'avait pas changé.

Pourquoi n'être jamais passé à l'offset ? A l'époque, ce n'était pas un procédé maîtrisé, alors que la typo acceptait la pelure, numérotait, perforait…répond Madame Moulin. Aujourd'hui encore, les différences restent sensibles. Nos clients apprécient la qualité de l'impression et la brillance des encres typo.

Un bouleversement pour le personnel

Parmi ces clients quelques particuliers mais aussi des entreprises de renom – Lloyds, Monoprix, Crédit Lyonnais, Alcatel, Kodak… - qui savaient que L'imprimerie Le Soleil n'avait pas son pareil pour imprimer et façonner de subtiles liasses à base de pelure et de papier carbone. Ainsi, l'entreprise a-t-elle fort bien tiré son épingle du jeu, avec un chiffre affaires annuel qui atteignait encore 6 millions de francs en fin d'activité.

De toute évidence, avec son mari d'abord puis, seule à partir de 1972, Madame Moulin a également su tisser des liens privilégiés avec ses donneurs d'ordres. Beaucoup sont devenus des amis, des proches. Et regretteront de ne plus venir dans ce cadre unique, anachronique mais où régnait un vrai savoir-faire d'artisan.

A quelques semaines de la cessation d'activité, ce savoir-faire était entre les mains de quatre compagnons – deux typographes et deux machinistes – et d'un massicotier. Les machines visibles n'avaient pas bougé d'un centimètre depuis 1963. Il y avait là une KS Heidelberg cylindre 38x52 amenée d'Algérie, une traditionnelle platine Ofmi T25x36, deux Nebiolo – une Super Egeria 45x57 et une Atena 56x78 – ainsi qu'un petit matériel de façonnage : taqueuse 75x100, Minerve, piqueuse et plieuse à poche.

La totalité du matériel avait trouvé acquéreurs avant le 30 novembre, y compris le massicot – matériel le plus moderne du parc – et les casses.

Mais le bouleversement sera total surtout pour les hommes. Il est indiscutable que, malgré les conventions de conversion et les mesures d'accompagnement qui leur permettront de réorienter au mieux leur carrière professionnelle, le changement risque d'être brutal. En franchissant une dernière fois le seuil de leur imprimerie pour ne plus y revenir, ils ont déjà fait un pas vers un autre monde professionnel qui ne les ménagera pas.

L'Imprimerie Le Soleil a employé jusqu'à 9 typographes et machinistes.

Ils ont cherché à se préparer au mieux à ce changement. Sur les deux typographes, un est déjà parti. Il a trouvé un nouvel employeur. Le second, Marc Rousseau, a 24 ans d'expérience dans l'entreprise et il y était très attaché. Malgré tout, il a déjà acquis un certain nombre de connaissances en mise en page sur écran et rien ne s'oppose, à première vue, à ce qu'il trouve rapidement un poste dans ce domaine.

C'est aussi le cheminement suivi par Alain Zimmermann, l'un des machinistes. Prenant le contre-pied de son collègue, Lionel Petit, ancien d'Estienne, qui ne désespère pas, pour sa part, de trouver sa place dans une entreprise où la typographie est encore à l'honneur, Alain Zimmermann sait depuis toujours que, une fois fermées les portes de l'imprimerie Le Soleil, une nouvelle expérience professionnelle, radicalement différente, commencerait. Et il s'y est préparé. Il s'est familiarisé avec les outils informatiques et Internet n'a plus beaucoup de secrets pour lui. De la typo à Internet : quel saut dans l'avenir !

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