Arrêt de la ligne de production 4 à Condat : transparence et opacité de l'industrie papetière

© Lecta

La fermeture de cette ligne, qui produisait le célèbre Périgord, soulève des questions sur la capacité d'industrialisation du pays et met en évidence le besoin de soutenir l'industrie papetière nationale pour préserver des emplois et favoriser un bilan carbone plus responsable.

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La récente décision du groupe Lecta d'arrêter la ligne 4 de la papeterie de Condat interpelle les acteurs économiques français sur notre capacité à réindustrialiser la France dans des secteurs aussi stratégiques que le papier.

Le Perigord, un couché haut de gamme

L'usine de Condat est une papeterie créée en 1907. Elle développe à partir de 1962, une ligne de production de papier couché sans bois, qui devient célèbre sous l'appellation de Périgord jusqu'à nos jours. 
Acheter du Périgord, pour un imprimeur, était synonyme de travailler dans le haut de gamme, tant ce couché présente des qualités d'imprimabilité de grande finesse.

L'usine suit les vicissitudes de l'industrie papetière en France. Elle est propriété de la Cellulose du Pin en 1969, puis de Smurfit en 1994 avant d'être revendu en 1998 au nouveau groupe Lecta. Face à un déficit financier endémique, l'usine est restructurée en 2013 par arrêt de la ligne 6, puis en 2021 par transformation de la ligne 8 en production de papier étiquette, dont le marché est porteur avec le développement du e-business.

La décision de fermer la ligne 4, la ligne de production du fameux Condat Périgord, le couché sans bois pour l'industrie graphique est un coup dur. Outre que l'on perd une énième ligne de production de couché en France, on perd surtout un papier de qualité, très apprécié des éditeurs et des imprimeurs.
Pourquoi cette décision ?

L'opacité traditionnelle de l'industrie papetière…

Après une année de disette de papier sur le marché européen en 2022, on peut être surpris de cette décision. La Copacel, l'organisme qui regroupe les 81 sites de production possédés par 72 sociétés, a décliné ma demande de rencontre au motif qu'elle "ne commente pas les décisions de ses adhérents" ! Une attitude bien conforme d'une industrie qui cultive l'opacité de ses intentions bien mieux que celle de la qualité des papiers qu'elle produit.

D'après les informations succinctes que la Copacel diffuse sur son site, la production française se situe en 2021, à 8434 kilotonnes de papier-carton, dont 2458 kilotonnes de papier graphique, contre 9680 kilotonnes en 2011, dont 4120 kilotonnes à usage graphique : la baisse du marché graphique n'a donc pas été compensée par l'augmentation des autres marchés porteurs que sont l'emballage et l'hygiène.

Autres informations importantes : le solde commercial des importations sur les exportations s'est dégradé d'un point en dix ans. Le recours aux importations (diminuées des exportations) couvre 12,7 % de la consommation française au lieu de 11,7 % en 2011. Une dégradation de l'industrie française, malgré une amélioration sensible de 10 % du taux d'utilisation des capacités de production : 87,79 % en 2021 contre 80,27 en 2011.

Une industrie française aux mains des étrangers : 85 % !

Depuis 40 ans, nos gouvernants socialo-écolo-républicains ont systématiquement privilégié une politique de la demande aux dépens de la production française. Il n'est donc pas étonnant de voir la filière papier suivre le même chemin de notre industrie nationale. Et aujourd'hui, selon la Copacel, 85 % des sites de production français sont aux mains de capitaux étrangers !

Ainsi, Condat appartient depuis 1998 à Lecta dont la maison-mère basée à Londres est composée d'un conglomérat d'investisseurs anglo-saxons. Le quartier général opérationnel de Lecta est installé en Espagne à Barcelone et le groupe est dirigé par le Néerlandais Gilles Van Nieuwenhuyzen depuis mars 2022.
Il regroupe plusieurs enseignes et sites de production : Condat en France (un site), Cartière del Garda en Italie (un site) et surtout Torras Pappel en Espagne (cinq usines), qui avait précédemment acheté les Papeteries Malmeynade en France.

Lecta est plutôt transparent dans sa communication. Ainsi déclare-t-il dans son rapport trimestriel du 1er trimestre de 2023, que sa production de couchés sans bois a chuté de 23 % par rapport au 1er trimestre 2022, de 11 % par rapport à celui du 4e de 2022, soit un chiffre d'affaires de 142 millions d'euros en baisse de 22 % par rapport au 1er trimestre 2022.
Cette division affiche cependant un bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement (EBITDA) de 11 % du chiffre d'affaires, très résistante en raison, dixit Lecta, "d'un taux opérationnel dû à une solide marge structurelle".

Autre information, c'est la branche Spécialités, dont les étiquettes, qui fait l'objet d'une réduction plus forte, -33 % entre le 1er trimestre 2023 et celui de 2022. Une chute qui s'explique par un surstockage au 1er trimestre 2022. Cette division affiche un EBITDA négatif de 1 % (au 1er trimestre) contre un positif de 10 % en 2022. La société précise en conclusion : "Nous pensons que le pire est derrière nous comme semble le montrer cette courbe mensuelle !".

Des investissements sur le site de Condat

En fait, la décision de transformer le site de Condat en centre de production d'étiquettes est prise depuis longue date. Elle est confortée par deux décisions d'investissements sur le site français.


Celle modeste d'une centrale solaire, entièrement financée par le contribuable local et des investisseurs privés, fournissant depuis 2019 de l'eau chaude à 80 degrés Celsius à Condat à un prix inférieur à celui du gaz. Une goutte d'eau dans l'océan énergivore de l'usine, 0, 6 % des besoins énergétiques du site ! 


La deuxième très conséquente sur la mobilisation de fonds publics par l'intermédiaire de l'Ademe : une centrale de vapeur de cogénération avec la biomasse qui sera opérationnelle en 2024. Un investissement de 56 millions d'euros, dont 14 financés par l'Etat.

Un amer constat

Si on ne peut commenter les décisions stratégiques d'une multinationale comme Lecta, on ne peut que constater amèrement que les intérêts d'un groupe privé ne coïncident pas forcément avec ceux de la filière nationale. Car éloigner les centres de production de papier hors de France ne peuvent qu'encourager au nom du bilan carbone nos éditeurs à imprimer près de centres de production. Hors de France !

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