A la barre / Droits photographiques : ce que le jugement AFP change pour l'usage des images

Trouver une photographie sur Internet ne signifie toujours pas pouvoir l'utiliser gratuitement. Mais le droit d'auteur ne protège pas davantage automatiquement chaque cliché réalisé par un professionnel. Entre les deux, le parasitisme ouvre un terrain juridique dont les agences doivent maîtriser les règles.

Une photographie peut avoir nécessité un photographe professionnel, une infrastructure de stockage, une indexation, une commercialisation et une surveillance, tout en échouant à obtenir la protection du droit d'auteur. Le jugement rendu le 27 mars 2026 par le Tribunal judiciaire de Paris montre alors que la bataille se déplace vers la démonstration de sa valeur économique.

Une photographie professionnelle n'est pas automatiquement une oeuvre originale

Le premier enseignement concerne directement la production photographique éditoriale. L'AFP et Paris Match reprochaient à Official Runway Magazine d'avoir reproduit sans autorisation deux images provenant de leurs fonds.

L'une montrait le pape Jean Paul II en prière lors des Journées mondiales de la jeunesse de 1997. L'autre représentait un mannequin pendant un défilé de haute couture du 30 mars 2023.

Dans les deux cas, le tribunal refuse la protection par le droit d'auteur.

Pour bénéficier de celle-ci, il ne suffit pas de démontrer la qualité technique du travail ou l'intérêt journalistique de l'image. Il faut identifier des choix libres et créatifs traduisant la personnalité du photographe.

C'est précisément là que les deux dossiers butent.

Pour le portrait du pape, les juges considèrent que l'attitude de prière et le cadrage serré ne suffisent pas. Pour l'image de mode, une partie essentielle de ce qui compose le cliché échappe au photographe : décor, éclairage, vêtements, mouvement et mise en scène du défilé. Le choix d'un cadrage de face et en pied ne permet pas davantage de caractériser l'originalité recherchée.

Cette lecture concerne particulièrement la photographie d'événement. Défilés, conférences, compétitions, cérémonies ou salons placent souvent plusieurs photographes devant une scène déjà construite. Plus les paramètres visuels sont imposés par l'organisateur, plus la démonstration des choix créatifs propres au photographe devient délicate.

La compétence technique et l'originalité juridique sont donc deux choses différentes.

Le parasitisme protège une valeur économique, pas l'originalité de l'image

Le rejet de la contrefaçon ne met pourtant pas fin au dossier de l'AFP.

Le tribunal examine la situation sous l'angle du parasitisme. Le raisonnement change alors de nature. Il ne s'agit plus de déterminer si l'image porte l'empreinte personnelle de son auteur, mais si un acteur économique a bénéficié indûment d'une valeur créée et financée par un autre.

L'AFP documente son organisation photographique : rémunération de photographes professionnels, constitution d'une banque d'images, protection et entretien de cette base, puis commercialisation des fichiers.

Surtout, le cliché possède un prix identifiable.

Pour une publication pendant six mois sur un site éditorial, la licence était facturée 101 euros selon le tarif 2022 et 107 euros selon celui de 2024. Pour un an, les montants atteignaient respectivement 161,50 euros et 171 euros.

La photographie possède donc une valeur économique que le tribunal peut rattacher à des investissements et à une exploitation commerciale concrète.

Official Runway Magazine l'ayant utilisée sans acquitter cette licence, le tribunal considère que l'éditeur a bénéficié des investissements de l'agence pour sa propre activité.

La condamnation atteint 842 euros. Ce montant comprend 342 euros correspondant au manque à gagner et 500 euros pour les frais de surveillance et d'identification des reproductions non autorisées.

Le tribunal ordonne également le retrait de la photographie des sites exploités par Official Runway Magazine, avec une astreinte de 100 euros par jour de retard pendant 30 jours dans les conditions fixées par le jugement.

Sans documentation économique, le même argument peut échouer

Le tribunal estime qu'aucune pièce produite ne permet d'établir précisément la valeur économique individualisée de cette photographie à partir des investissements, efforts ou savoir faire invoqués. La demande fondée sur le parasitisme est donc rejetée.

Pour les exploitants de photothèques, cette distinction mérite attention. Posséder plusieurs millions d'images, employer des photographes ou supporter des coûts informatiques ne suffit pas nécessairement à établir la valeur économique d'un fichier donné.

Il faut pouvoir descendre jusqu'au cliché.

Cela pose une question de gestion industrielle de l'image. Une photothèque commerciale gagne à conserver les historiques tarifaires, contrats de licence, éléments de rémunération, coûts de gestion et preuves d'exploitation associés à ses contenus. La traçabilité n'est alors plus seulement utile à la production et à la facturation. Elle devient une pièce du dispositif juridique.

Le paradoxe est assez parlant : devant le juge, une grille tarifaire archivée peut finalement peser davantage qu'un long discours sur la qualité de la photographie.

Une image trouvée sur Google ne devient pas une image gratuite

Le jugement contient également un rappel destiné aux éditeurs de sites, magazines et autres producteurs de contenus.

Official Runway Magazine soutenait notamment avoir trouvé les photographies sur Google, sans protection ni marquage permettant d'en identifier le propriétaire.

L'argument ne convainc pas le tribunal. Celui-ci relève que l'entreprise, professionnelle de la communication, ne pouvait ignorer que des photographies accessibles sur Internet ne sont pas nécessairement gratuites et qu'elles possèdent une valeur commerciale.

Dans une chaîne éditoriale, l'origine du fichier doit être documentée avant publication. Un visuel récupéré depuis un moteur de recherche ne fournit ni licence, ni preuve d'autorisation, ni information suffisante sur les conditions d'exploitation.

Cette exigence concerne les rédactions, mais aussi les services marketing, studios graphiques, agences de communication, fabricants d'emballages et imprimeurs lorsqu'ils reçoivent des fichiers destinés à une reproduction commerciale.

Pour l'imprimeur, la question prend une forme particulière. Il n'est généralement pas à l'origine du choix iconographique, mais il manipule et reproduit les fichiers remis par son donneur d'ordre. Les responsabilités contractuelles liées aux droits des images méritent donc d'être clairement attribuées dans les conditions de production.

Les outils de surveillance deviennent une pièce de la chaîne de valeur

Autre aspect intéressant du jugement, la détection des reproductions.

Les premières captures d'écran avaient été réalisées par Pic Rights, société spécialisée dans la surveillance des utilisations d'images. Official Runway Magazine contestait leur valeur probatoire.

Le tribunal les retient, considérant que les modalités de leur obtention apportaient des garanties suffisantes de sincérité. D'autres captures montraient par ailleurs les mêmes contenus.

Cette partie du dossier éclaire une transformation du métier des banques d'images. Produire, indexer et commercialiser ne constitue plus toute la chaîne. La surveillance des usages numériques s'y ajoute.

Et cette surveillance a un coût. Dans cette affaire, 500 euros sont retenus au titre des frais de surveillance et d'identification dans l'évaluation du préjudice économique subi par l'AFP.

Pour une agence photographique ou un groupe de presse, l'archivage de ces opérations prend donc une importance comparable à celui des licences elles-mêmes.

Le fichier numérique ne crée pas un droit de propriété de substitution

Les demandeurs avaient enfin tenté une troisième voie : l'atteinte au droit de propriété sur le fichier informatique.

Elle échoue.

Le tribunal distingue la reproduction d'un fichier de sa dépossession. Copier une photographie numérique n'empêche pas son détenteur de continuer à disposer de son propre fichier.

En l'absence de droit d'auteur, de concurrence déloyale ou de parasitisme caractérisé, la simple reproduction ne suffit donc pas ici à créer une faute civile fondée sur la propriété du support numérique.

Cette distinction est importante dans une industrie où les contenus circulent sous forme de fichiers et sont reproduits sans disparition de l'original. La propriété matérielle du support ne constitue pas un substitut automatique aux droits de propriété intellectuelle.

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