Verbatim : Participer aux concours de graphisme revient à se tirer une balle dans le pied

Le 27 avril dans les locaux de JCDecaux, le Club des directeurs artistiques a récompensé les meilleurs projets étudiants des écoles de communication et d'arts graphiques. Créé il y a plus de 10 ans, ce concours est devenu un rendez-vous incontournable des écoles d'art, qui engage à la fois les professeurs et les élèves. Suivi par une vingtaine d'écoles, le concours avait pour thème cette année "Mon dernier concours gratuit". Un thème récurrent dans le secteur du graphisme où les concours fleurissent, faisant travailler des milliers de personnes gratuitement pour n'en rémunérer qu'une seule à la fin. Gilles Deléris, membre du Club des directeurs artistiques, cofondateur de l'agence W et professeur à Sciences Po, apporte son point de vue sur cette problématique sensible.

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Gilles Deléris lors de la remise des prix étudiants du Club des directeurs artistiques.

« La question des "concours" rassemble deux problématiques. Le modèle économique des agences repose sur les honoraires qui valorisent le temps que nous passons à réfléchir aux problématiques qui nous sont posées. Si ces moments de consultation ne sont peu ou mal rémunérés, cela constitue un véritable handicap pour notre industrie.

Cette problématique n’est pas nouvelle, cela fait des dizaines d’années que ça dure, mais aujourd’hui, l’environnement économique est complexe, les choses se tendent davantage et rendent la situation plus sensible.

Parallèlement, on voit émerger des offres qui défient toute concurrence. Le crowdsourcing consiste à mettre en compétition via des plateformes numériques, des graphistes, des DA ou des designers en leur demandant de répondre dans des délais très courts à une question posée. Ensuite que le meilleur gagne : un seul sera payé et les autres auront travaillé gratuitement.

Cela soulève plusieurs questions. Tout d’abord, il n’est pas sérieux de prétendre répondre en un laps de temps si court, un ou deux jours, à des sujets qui devraient être analysés, décrypter, partagés, compris. C’est un déni de valeur. Ce n’est pas comme ça que nous travaillons. Nos réponses se construisent en dialoguant, en échangeant, en établissant une relation riche avec soit l’agence, soit le client. Ce sont les conditions d’une réponse pertinente.

Répondre du jour au lendemain, comme le prétendent ces plateformes, est illusoire. Elles fournissent des solutions automatiques, sans ambition, forcément mécaniques et sous valorisées. Dans un rapport de 1 à 10 ou de 1 à 100 avec ce qu’il serait logique de vendre. On ne parle pas du tout de la même chose, mais le doute s’installe pour des clients peu habitués et peu acculturés à nos métiers.

C’est également un problème pour ceux qui acceptent ces conditions de travail. Il s’agit souvent, soit d’élèves qui viennent de sortir des écoles, soit de créatifs freelances qui ont du mal à joindre les deux bouts. Ils se disent que de toute façon, ils n’ont rien à perdre et éventuellement quelque chose à gagner. Tout cela revient à se tirer une balle dans le pied. C’est une façon de tirer nos savoir-faire vers le bas alors que la création, ça n’a pas de prix ! C’est même un vecteur majeur de performance. Il faut que chaque acteur en soit conscient.

Au Club des directeurs artistiques, nous organisons chaque année un concours. Mais il est destiné aux étudiants, il n’est pas rémunéré et est à but non lucratif. Notre objectif est de faire émerger des idées. Cette année, nous l’avons appelé "Mon dernier concours gratuit". Nous souhaitions inviter les élèves qui seront demain des professionnels à prendre conscience que ce qui est gratuit n’a pas de valeur, que leur métier doit être défendu aussi sur ce terrain.

Bien sûr, il faut faire la part des choses. Il y a des causes ou des amis à qui on a envie de donner de son temps et de son talent. C’est autre chose et la passion doit rester le moteur de l’acte créatif. Mais gardons en tête que nous mettons en œuvre des compétences et des expertises rares et précieuses. Défendons-les ! »

Vos réactions
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Kouakou Franck Pacome 5 mois
Merçi pour cette mise au point ! et bonne continuation. Comment fait-on pour faire partir du club des DA ? Je suis graphiste vivant travaillant à la Banque Africaine de développement en côte d'ivoire-Abidjan.

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